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Corrado Augias : un leader politique doit savoir où se trouve le seuil de la dignité par Eva Morletto

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 Où se situe la limite entre les exigences de la realpolitik et la défense des valeurs universelles? C’est une question extrêmement difficile, mais je dirais que cette limite est dictée par l’habilité politique d’un dirigeant, son habilité à reconnaitre le seuil de la dignité ».

Corrado Augias se confie au Monde Moderne, à propos du choix qui fait couler beaucoup d’encre depuis quelques jours dans tous les journaux transalpins et dans la presse française. Le célèbre journaliste et écrivain italien, âgé de 85 ans, a décidé de renoncer à sa Légion d’Honneur, en signe de protestation, suite à la remise de la Grand-croix de la Légion d’Honneur au général Al Sissi par Emmanuel Macron au Palais de l’Elysée.

« J’aime la France et renoncer à la Légion d’Honneur a été pour moi une décision amère et douloureuse. Ma famille est d’origine française, elle est arrivée en Italie au temps de Napoléon. Je suis passionné par l’histoire de ce pays et cet honneur qui me fut concedé fut le symbole du lien très fort, que je ressens vis à vis de la patrie de Voltaire. Mais voilà. Il a fallu y renoncer, l’indignation a été trop forte.

Au même moment où le président français décorait le général Al Sissi à l’Elysée, le Procureur de la République à Rome recevait les documents qui prouvaient l’horrible calvaire vécu par Giulio Regeni. C’était une coïncidence temporelle affreuse et gênante ».

Pour mieux comprendre ce qui représente l’affaire Regeni en Italie, il faut faire un saut en arrière. Giulio Regeni était un jeune et brillant chercheur italien. Pour le compte de l’université de Cambridge, il était en train de réaliser un travail de recherche sur la situation difficile des syndicats des travailleurs égyptiens, après le printemps arabe.

En 2016, son corps fut retrouvé abandonné dans un fossé le long de la route entre Le Caire et Alexandrie. Le cadavre présentait indéniablement les signes d’horribles tortures: des plaies sur tout le corps dues à des coups de couteaux multiples, des brûlures, des coupures dues à des lames de rasoir… Les os de deux mains et de ses pieds étaient brisées.

La police égyptienne, de façon stupéfiante, a émis l’hypothèse tout d’abord d’un accident de la route, puis d’un homicide du à un mobile passionnel ou encore d’un règlement de comptes dans le milieu de la drogue. 

Depuis le début de l’affaire, l’enquête italienne a sans cesse été entravée: les rares  témoins n’ont pu être interrogés que pendant quelques minutes, les vidéos de télésurveillance de la station de métro où Giulio a été vu la dernière fois ont disparu. En septembre 2017, l’avocat égyptien de Regeni fut arrêté et incarcéré pour «tentative de subversion envers le gouvernement de Al Sissi ».

Les tentatives de dissimulation de la part des autorités se sont multipliées au fil des années.

Au mois de décembre, le procureur de la République a pu refermer l’enquête: sur le banc des accusés il y aura enfin les vrai responsables de la mort de Giulio Regeni: quatre agents des services secrets égyptiens: le général Sabir Tariq, les colonels Usham Helmi et Athar Kamel Mohamed Ibrahim, et Magdi Ibrahim Abdelal Sharif.

Le jeune chercheur, suspecté d’être un espion, aurait été torturé pendant neuf jours et tué dans la pièce n°13 d’une villa du centre du Caire, habituellement utilisée par les services secrets pour interroger les étrangers suspectés d’espionnage.

Ces révélations ont jeté un émoi dans l’Italie toute entière, tandis que sous les fresques de l’Elysée, le responsable indirect de ce crime recevait la plus haute décoration honorifique française.

« Je suis un journaliste de long cours, je ne suis pas un ingénu, je me rends parfaitement compte que la France, comme d’ailleurs l’Italie, a en Egypte et dans toute cette région du monde des intérêts stratégiques énormes, et qu’il faut flatter les chefs d’État » dit Corrado Augias. 

« Mais la Légion d’Honneur n’est pas un symbole comme les autres, ce n’est pas une décoration qu’on peut servir comme on sert du coca-cola à table à n’importe qui…Il faut savoir utiliser l’habilité diplomatique pour rendre hommage aux dirigeants sans salir l’honneur… En 2009 j’étais présent à Rome lors de la visite de Mouammar Kadhafi. Il avait été reçu en grande pompe au Quirinale, il y avait des musiciens, une ribambelle de soldats en haut uniforme qui l’entouraient, un repas somptueux avait été servi, concocté par les plus grands chefs.

Mais on ne lui avait accordé aucune décoration. Ce n’était donc pas du tout obligatoire d’attribuer au général Al Sissi cette Légion d’Honneur, même au nom de nos intérêts géopolitiques ».

L’histoire de Giulio Regeni était finalement assez peu connue en France avant ce coup de tonnerre déclenché par Corrado Augias.

Les relations entre l’Egypte et l’Italie restent tendues aussi à cause d’un autre affaire, celle qui concerne Patrick Zaky, un étudiant d’origine égyptienne mais résident de Bologne, incarcéré au Caire à cause de «posts subversifs» publiés sur le réseaux sociaux. Zaky fait partie des dizaines de milliers de prisonniers que le régime d’Al Sissi détiendrait pour des délits d’opinion.

Selon le bureau italien d’Amnesty International, l’étudiant bolonais risque une peine de détention qui pourrait atteindre 45 ans.

Mais si ce n’était pas pour le geste du journaliste italien, Giulio Regeni et Patrick Zaki resteraient des noms plus ou moins anonymes pour l’opinion publique française. L’impression, parfois, est que ces deux pays se connaissent finalement assez peu, souvent prisonniers de clichés, finalement paresseux d’approfondir l’histoire de l’un et de l’autre, comme les membres d’une même famille, lasses de se fréquenter.

« Napoleon, exilé sur l’ile de Sainte-Hélène, dictait ses mémoires et disait: « Pour l’Italie j’aurai aimé faire plus ». Le grand empereur aimait mon pays, mais il ne voulait pas qu’il devienne une puissance, il se comporta comme un politique finalement, il l’aida, mais pas trop, pour conserver un équilibre. Les rapports entre nos deux pays ont toujours eu des hauts et de bas, des moments de grande solidarité et des moments de rivalité acharnée.

André Malraux disait que les Français « sont des italiens de mauvaise humeur », il y a toujours eu une confrontation, un rapport d’amour et de méfiance, ce qui a pu induire des malentendus » continue Augias.

« Personnellement, je reste très attaché à la France, même si, comme l’Italie, ce grand pays s’est malheureusement adapté un peu trop vite aux rituels et aux vices de l’époque contemporaine. On a l’impression qu’une charrue est passée par là, sur le terrain des valeurs à la française, et qu’elle a tout boulversé, en transformant la France d’aujourd’hui en une sorte de caricature de ce qu’elle était hier. Mais je continue à l’admirer, et pour une chose en particulier: l’importance incroyable qu’elle consacre à la culture. Quand je suis arrivé à Paris en 1985, il y avait cinq librairies dans ma rue, il y en a toujours cinq aujourd’hui. Quoi qu’on en dise, la culture est encore une valeur importante pour les Français, ils se battent pour elle. Ce n’est malheureusement plus le cas ailleurs. »

Et la France du président Macron, vous l’aimez, Corrado Augias?

« Malheureusement la force d’Emmanuel Macron pendant sa campagne électorale s’est révélée être sa faiblesse quand il a fallu gouverner. En campagne, il me plaisait car il se posait en dehors de tous partis politiques et donc, de toute idéologie. Mais cette même « liberté » est devenue sa faiblesse.

On ne peut pas mener sa barque selon l’idée ou la convenance du moment. Il faut avoir une idée claire et précise de la politique, il faut se positionner. Si le projet devient flou, les citoyens ne vous suivent plus ».

Eva Morletto

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